Quand un père meurt deux fois
- Maï Celibpasmalade
- il y a 8 minutes
- 3 min de lecture
Découvre les premières lignes de mon livre "Crois, Aime, Brille !"
Ecris le 8 décembre 2023
« Écoute Maï, dis-toi que tu n’as plus de père. Qu’il est mort. Ce sera plus simple. »
Cette phrase, je me la répète en boucle. Je suis en CE1, assise sur les marches de ma classe, et j’écoute les jumelles raconter ce que leur père a fait pour elles ce week-end. Moi, j’ai déjà compris. Pour ne pas souffrir, je dois tuer l’attente.
Des années plus tard, quand on m’annonce à 12 ans que mon père vient de mourir, aucune larme ne coule. Il n’y a que l’effroi. Celui de voir ma mère s’effondrer sous mes yeux.
Mon père était déjà mort dans ma tête. Le deuil avait commencé bien avant l’annonce officielle.
Grandir avec une mère célibataire et un petit frère, à Lannion, m’a plongée dans une profonde détresse affective. Une détresse silencieuse, invisible, mais qui s’est infiltrée dans mes relations pendant des années. Je ne savais pas ce que c’était que d’être aimée. Je ne savais pas ce que signifiait une famille dite « normale ».
Grandir sans père a été une souffrance immense. Et paradoxalement… une libération.
J’ai vu ma mère se battre seule. Se relever encore et encore. Et très tôt, j’ai compris une chose essentielle :
👉 on n’a pas besoin d’un homme pour s’accomplir.
Petite, je rêvais grand. Très grand. J’idolâtrais Naomi Campbell. Je voulais être actrice comme Whoopi Goldberg. Je m’imaginais briller, conquérir le monde, avoir une famille où le père serait présent, un pavillon en banlieue, un van, une vie simple et consensuelle.
Je rêvais de normalité. Alors que je ne l’étais pas. Et que ma famille ne l’a jamais été.
Je suis née à Dakar, le 28 mai 1982. C’est ma tante, sage-femme, qui a accouché ma mère à l’hôpital Saint-Louis. Bien plus tard, ma mère — la seule à ne jamais cesser de me raconter mon histoire — m’apprendra que je devais naître en France. Mon père avait des projets pour moi. Pour nous.
Mais je suis née à Dakar. Mon père a réussi à me faire baptiser musulmane, selon la tradition sénégalaise. Puis… plus rien.
Avec le recul, je crois qu’il s’était déjà désintéressé de ma mère bien avant ma naissance.
Ma mère a rencontré mon père par une amie commune. Elle n’a jamais voulu se l’avouer, mais elle est tombée amoureuse dès la première seconde. "Love at first sight" .Ou comme elle disait en souriant : love at first side.
Mon père était beau. Grand, 2m04. Charismatique. Une peau noire ébène, avant que l’alcool ne le détruise. Il était douanier, connu de tous, généreux. C’est cette image que j’ai longtemps voulu garder de lui.
Mais il était déjà marié.
Au Sénégal, la polygamie est autorisée. Il promettait de quitter sa femme pour ma mère. Il ne le fera jamais.
Ma mère disait souvent que sa femme l’avait marabouté pour qu’il reste. C’est parfois plus supportable que d’admettre la vérité :
👉 mon père n’a jamais eu le courage de prendre ses responsabilités.
Cet amour catastrophe détruira ma mère. Il restera l’homme de sa vie. Et moi, j’aurai un père absent. Un père qui ne prend aucune nouvelle.
À chaque voyage à Dakar pour ses affaires, ma mère allait le voir. Avec l’argent du taxi qu’il lui donnait, elle m’achetait un cadeau. En me le donnant, elle me disait :« Tiens, c’est ton père qui te l’a acheté. »
Les rares cartes que je lui envoyais restaient sans réponse. Ou arrivaient des mois plus tard.
Des années après, j’apprendrai par ma demi-sœur paternelle que ce n’était pas lui qui écrivait. C’était elle.
Une vérité de plus. Une illusion de moins. Et une blessure qui s’ajoute aux autres.




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